Best of Saint Tropez
Sur l'eau
Guy de Maupassant 1850-1893

Saint-Tropez, 13 avril.

Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la chartreuse de la Verne.
Deux souvenirs m'entraînaient vers cette ruine : celui de la sensation de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le cloître perdu, et puis celui d'un vieux couple de paysans chez qui m'avait conduit, l'année d'avant, un ami qui me guidait à travers le pays des Maures. Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable pour une voiture suspendue, je suivis d'abord le golfe jusqu'au fond. J'apercevais sur l'autre rive en face, les bois de pins où la Société essaie encore une station. La place, d'ailleurs, est admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s'enfonce dans les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau coule à côté, et tous les cent mètres coupe cette ravine, l'inonde, s'éloigne un peu, revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe dans un fossé, s'égare dans un champ de pierres, parait soudain devenu sage et suit son cours quelque temps ; mais, saisi tout à coup par une brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu'il change en mare, où le cheval enfonce jusqu'au poitrail et la haute voiture jusqu'au coffre.
Plus de maisons ; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent en des trous, qu'ils vivent là toute l'année, cassant du bois et le brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons, buvant de l'eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond d'une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d'ailleurs de découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes forestiers. L'existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe, qui s'étonna devant le rédacteur d'un Petit Midi quelconque, qui en fit une chronique à sensation reproduire par toutes les feuilles de Provence.
La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans l'inquiéter d'ailleurs, ce qui prouve qu'il devait avoir gardé ses papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les montagnes, et finit par photographier quelqu'un, le vrai solitaire, disent les uns, un faux, affirment les autres.
Or l'an dernier, l'ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.
Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces vallons, il rencontra une sorte d'exploitation prospère, des vignes, des champs et une ferme humble mais habitable.
Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.
- Il est sourd, dit-elle.
C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans étonnamment fort, droit et beau.
Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s'informa d'eux. Ils étaient là depuis fort longtemps : on les respectait beaucoup, et ils passaient pour avoir de l'aisance, une aisance de paysans.
Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s'étonnant de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d'idées qui ne semblaient point de sa caste. Elle n'était d'ailleurs ni lettrée, ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d'une éducation ancienne.
Un jour, elle lui demanda son nom.
- Je m'appelle le comte de X..., dit-il.
Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de toutes les âmes :
- Moi aussi, je suis noble !
Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette chose si vieille, inconnue de tous.
- Je suis la fille d'un colonel. Mon mari était sous-officier dans le régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous nous sommes sauvés ensemble.
- Et vous êtes venus ici ?
- Oui, nous nous cachions.
- Et vous n'avez jamais revu votre famille ?
- Oh ! non : songez que mon mari était déserteur.
- Vous n'avez jamais écrit à personne ?
- Oh ! non.
- Et vous n'avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni de votre père, ni de votre mère ?
- Oh ! non ! Maman était morte.
Cette femme avait gardé quelque chose d'enfantin, l'air naïf de celles qui se jettent dans l'amour comme dans un précipice.
Il demanda encore :
- Vous n'avez jamais raconté cela à personne.
- Oh ! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu'il entendait, je n'aurais pas osé en parler. Et puis, je n'ai jamais vu que des paysans depuis que je me suis sauvée.
- Avez-vous été heureuse, au moins ?
- Oh ! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais rien regretté.
Et j'avais été voir à mon tour, l'année précédente, cette femme, ce couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.
J'avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.
Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce désert, elle s'était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, saris délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ces habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.
Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui ! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui ! Pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence d'un bout à l'autre. Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
Maintenant j'allais, pour la seconde fois, la revoir avec l'étonnement et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.
Elle habitait de l'autre côté du mont qui porte la chartreuse de La Verne, près de la route d'Hyères, où une autre voiture m'attendait, car l'ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.
Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J'étais dans une forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de grands arbres magnifiques.
Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours entre les branches j'apercevais soudain de larges vallées sombres, s'allongeant à perte de vue, pleines de verdure.
J'avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais courir dans mes veines, un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie qui s'agite au soleil. J'étais content, j'étais fort, j'accélérais ma marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où ne montait pas la fumée d'un seul toit.
Puis, je gagnai la cime, que d'autres cimes, plus hautes dominaient, et après quelques détours j'aperçus sur le flanc de la montagne en face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au fond d'une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l'atteindre, il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. Les arbres, vieux comme l'abbaye, survivent à cette morte, énormes, mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur âge, d'autres décapités, n'ont plus qu'un tronc creux où se cacheraient dix hommes. Et ils ont l'air d'une armée formidable de géants antiques et foudroyés qui montent encore à l'assaut du ciel. On sent les siècles et la moisissure, l'antique vie des racines pourries dans ce bois fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C'est, entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d'herbe rare.
Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.
J'approche de l'abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont habités par une famille de pâtres.
Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu'un reste de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n'ai senti sur mon c�ur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de c�ur, et attristent l'âme par l'�il, comme la ligne heureuse d'un monument gai réjouit la vue. L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver les plaies de son c�ur, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les chagrins comprimés en nous.
Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors et je compris. - Rien autour de nous, que la mort. - Derrière l'abbaye une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et devant, une vallée, et plus loin, d'autres vallées - des pins, des pins, un océan de pins et tout à l'horizon, encore des pins sur des sommets.
Et je m'en allai. Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j'avais eu l'autre année une surprise émouvante et forte.
C'était par un jour gris, en octobre, au moment où l'on vient arracher l'écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille ainsi depuis le pied jusqu'aux premières branches, et le tronc dénudé devient rouge, d'un rouge de sang comme un membre d'écorché. Ils ont des formes bizarres, contournées, des allures d'êtres estropiés, épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l'enfer où les hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une souffrance sans fin, par ces plaies saignantes et qui mettaient en moi cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d'un homme écrasé ou tombé d'un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, lointains, innombrables, et qu'ayant touché, pour raffermir mon c�ur, un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma main toute rouge.
Aujourd'hui ils sont guéris - jusqu'au prochain écorchement.
Mais j'aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s'abrita le long bonheur du sous-officier de hussards et la fille du colonel.
De loin, je reconnais l'homme qui se promène dans ses vignes. Tant mieux : la femme sera seule à la maison.
La servante lave devant la porte.
- Votre maîtresse est ici, lui dis-je.
Elle répondit d'un air singulier, avec l'accent du Midi.
- Non m'sieu, voilà six mois qu'elle n'est plus.
- Elle est morte ?
- Oui m'sieu.
- Et de quoi ?
La femme hésita, puis murmura :
- Elle est morte, elle est morte donc.
- Mais de quoi ?
- D'une chute, donc
- D'une chute, où ça ?
- Mais de la fenêtre.
Je donnai vingt sous.
- Racontez-moi, lui dis-je.
Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la récita longuement comme une chose sue et invariable.
Et j'appris que depuis trente ans, l'homme, le vieux, le sourd, avait une maîtresse au village voisin, et que sa femme l'ayant appris par hasard d'un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la connaître, s'était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par l'horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d'une irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait gravi l'escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le vide.
Il n'avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais puisqu'il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait bien que tout le monde mourût ! Je le voyais de loin donnant par signe des ordres aux ouvriers.
Mais j'aperçus la voiture qui m'attendait à l'ombre d'un arbre, et je revins à Saint-Tropez.

14 avril.

J'allais me coucher hier soir, bien qu'il fût à peine neuf heures, quand on me remit un télégramme. Un ami, un de ceux que j'aime, me disait : Je suis à Monte-Carlo, pour quatre jours, et je t'envoie des dépêches dans tous les ports de la côte. Viens donc me retrouver.
Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger, de blâmer, de supposer, de bavarder, s'alluma en moi comme un incendie. Le matin même j'aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j'en étais ravi ; j'aurais déjà voulu être là-bas, voir la grande salle du restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de voix où les chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le Dominus vobiscum des offices divins.
J'appelai Bernard.
- Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.
Il répondit avec philosophie :
- S'il fait beau, monsieur.
- Il fera beau.
- C'est que le baromètre baisse.
- Bah ! Il remontera.
Le matelot souriait de son sourire incrédule. Je me couchai et je m'endormis.
Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.
Les deux matelots remuaient la tête d'un air méfiant.
Je répétais :
- Bah ! Il fera beau. Allons, en route !
Bernard disait :
- Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais ; mais ici, dans ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit rien ; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.
Je répondais :
- Le baromètre a baissé, donc nous n'aurons pas de vent d'est. Or, si nous avons le vent d'ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est à six ou sept milles.
Les hommes ne semblaient pas rassurés ; cependant ils se préparaient à partir.
- Prenons-nous le canot sur le pont ? demanda Bernard.
- Non. Vous verrez qu'il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière nous.
Un quart d'heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente et légère.
Je riais.
- Eh bien ! Vous voyez qu'il fait beau.
Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s'avance au loin dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute en minute, le Bel-Ami était déjà soulevé par de longues vagues puissantes et lentes, ces collines d'eau qui marchent, l'une derrière l'autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère, effrayantes par leur tranquillité.
On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.
Bernard disait :
- Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la chance si nous arrivons sans misère.
Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.
Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer. Déjà nous nous trouvions par le travers d'Agay, et nous délibérâmes si nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers Nice, en passant au large des îles.
Bernard préférait entrer à Cannes ; mais comme la brise ne franchissait pas, je me décidai pour Nice.
Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.
Quiconque n'a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui vont d'une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, terrifiante et superbe des flots.
Notre petit canot nous suivait de loin derrière nous, au bout d'une amarre de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d'une vague, nageant comme un gros oiseau blanc.
Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe, Saint-Honorat, avec sa tour debout dans les flots, devant nous le cap d'Antibes.
La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau illimité court, sans patte et sans chien, sous le ciel infini.
Bernard me dit :
- C'est tout juste si nous gagnerons Antibes.
En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous jettent dans les trous béants d'où nous sortons en nous redressant avec des secousses terribles.
Le pic est amené, mais le gui à chaque oscillation du yacht touche les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s'envoler avec sa voile, nous laissant seuls, flottants, perdus sur l'eau furieuse.
Bernard me dit :
- Le canot, monsieur.
Je me retourne. Une vague monstrueuse l'emplit, le roule, l'enveloppe dans sa bave comme si elle le dévorait, et, brisant l'amarre qui l'attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise, vaincue, qu'elle va jeter aux rochers, là-bas sur le cap.
Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut gagner la pointe devant nous, et, quand nous l'aurons doublée, nous serons à l'abri, sauvés.
Enfin, nous l'atteignons ! La mer à présent est calme, unie, protégée par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d'Antibes.
Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine, bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons comme midi sonne.
Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à tout moment :
- Ah ! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros c�ur de l'avoir vu périr comme ça.
Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami dans la Principauté de Monaco.
Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet état surprenant, moins grand qu'un village de France, mais où l'on trouve un souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis XIV, des principes d'autorité plus despotes que ceux de Guillaume de Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l'humanité, dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes, les ministres, l'armée, la magistrature, tout le monde.
Saluons d'ailleurs ce bon roi pacifique qui, sans peur des invasions et des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu des cérémonies d'une cour où sont conservées intactes les traditions des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.
Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif ; et quand il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements infinis.
En faut-il donner des preuves ?
Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il fut expulsé par décret.
Pendant un mois il rôda autour du paradis défendu, craignant le glaive de l'archange, sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le c�ur du pays, pénètre dans le Casino. Mais, soudain, un fonctionnaire l'arrête :
- N'êtes-vous pas banni, monsieur ?
- Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.
- Oh ! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.
Et chaque semaine il revient ; et chaque fois le même fonctionnaire lui pose la même question à laquelle il répond de la même façon.
La justice peut-elle être plus douce ?
Mais une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se produisit dans le royaume. Un assassinat eut lieu.
Un homme, un Monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, tua sa femme.
Oh ! Il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut unanime dans la principauté.
La cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à l'unanimité.
Le souverain indigné ratifia l'arrêt.
Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.
Que faire ? Sur l'avis du ministre des Affaires étrangères, le prince entama des négociations avec le Gouvernement français pour obtenir le prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil.
De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du praticien. Le tout montait à seize mille francs.
Sa Majesté monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher ; l'assassin ne valait certes pas ce prix : seize mille francs pour le cou d'un drôle ! Ah ! mais non.
On adressa alors la même demande au Gouvernement italien. Un roi, un frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une république.
Le Gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille francs.
Douze mille francs ! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des troubles inconnus dans l'état. On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le maniement du sabre.
Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce cas embarrassant.
On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.
Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.
Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs. Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son état (la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier grevait lourdement le budget du souverain.
Il fit d'abord la grimace ; mais quand il songea que cela pouvait durer toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la Justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.
Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent qu'on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se garder tout seul, ne pouvait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la question à la satisfaction de tous.
Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa liberté.
Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on le vit arriver tranquillement pour les réclamer ; et il prit dès lors l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures des repas manger au palais avec les gens de service dont il devint l'ami.
Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu'à Monte-Carlo. Il entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand il avait gagné, il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte en dedans. Il ne découcha pas une seule fois.
La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les juges.
La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu'on inviterait le criminel à sortir des états de Monaco. Lorsqu'on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement : "Je vous trouve plaisants. Eh bien ! qu'est-ce que je deviendrai, moi ? Je n'ai plus de moyen d'existence. Je n'ai plus de famille. Que voulez-vous que je fasse ? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon gardien. Je n'ai rien dit encore. Aujourd'hui, vous voulez me chasser du pays. Ah mais non. Je suis prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J'accomplis ma peine fidèlement. Je reste ici."
La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et ordonna de prendre des mesures.
On se remit à délibérer.
Alors, il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six cents francs pour aller vivre à l'étranger. Il accepta.
Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'état de son ancien souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes et méprisant les potentats.
Mais la Cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est décidée à traiter avec le Gouvernement français ; maintenant elle nous livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension modique.
On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l'arrêt qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire monégasque.
En face du palais du prince se dresse l'établissement rival, la Roulette. Aucune haine d'ailleurs, aucune hostilité de l'un à l'autre, car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable, exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix dans un petit état, exemple bien fait pour effacer le souvenir des Capulets et des Montaigus. Ici la maison souveraine et là la maison de jeux, l'ancienne et la nouvelle société fraternisant au bruit de l'or.
Autant les salons du prince sont d'un accès difficile, autant ceux du Casino sont ouverts aux étrangers.
Je me rends à ces derniers.
Un bruit d'argent, continu comme celui des flots, un bruit profond, léger, redoutable, emplit l'oreille dès l'entrée, puis emplit l'âme, remue le c�ur, trouble l'esprit, affole la pensée. Partout on l'entend, ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui déchire.
Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l'écume des continents et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange, unique sur la terre, d'hommes de toutes les races, de toutes les castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols, allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au poignet un petit sac où sont enfermées des clefs, un mouchoir et trois dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira sentir la veine.
Je m'approche de la dernière table et je vois... pâlie, le front plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la jeune femme de la baie d'Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la main posée sur quelques louis.
- Joue sur le premier carré, dit-elle.
Il demande avec angoisse :
- Tout ?
- Oui, tout.
Il pose les louis en petit tas.
Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s'arrête.
- Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d'un instant :
- Vingt-huit.
La jeune femme tressaille, et, d'un ton dur et bref :
- Viens-t'en.
Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu'entre eux quelque chose d'affreux a surgi. Quelqu'un dit :
- Bonsoir l'amour. Ils n'ont pas l'air d'accord aujourd'hui.
Une main me frappe sur l'épaule. Je me retourne.
C'est mon ami.


Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J'avais écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j'avais profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui traversent notre esprit comme des oiseaux.
On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition, sans art, qui vont l'une derrière l'autre sans raison et finissent brusquement, sans motif, parce qu'un coup de vent a terminé mon voyage.
Je cède à ce désir. J'ai peut-être tort.

Guy de Maupassant

<<< previous page

summary|web site plan|info|e-mail|home page|version française